Parce que le plus beau métier du monde est parfois le plus difficile…
Publié le 9 Février 2013
« Vous faites le plus beau métier du monde, aider des enfants à naitre vous avez de la chance ».
C’est vrai, j’ai de la chance. J’assiste au miracle de la vie plusieurs fois par semaine.
Mais parfois, j’assiste aussi au plus difficile…
Ils sont arrivés tous les deux, inquiets. C’était leur premier bébé, ils avaient environ 35 ans. Elle perdait un peu de sang. Je crois qu’elle savait déjà.
Je n’ai pas essayé de poser le monitoring, j’ai allumé l’appareil d’échographie.
Ils ont regardé l’image sur l’écran, puis mon visage, ils espéraient encore.
J’ai vu ce petit cœur qui ne battait plus, mon visage s’est fermé.
Il ne faut pas craquer, appelle le médecin, reste calme.
Je me suis tournée vers eux, j’ai fait non de la tête, les mots étaient inutiles, ils avaient compris.
C’était une urgence, le placenta s’était décollé.
« Je vais appeler le gynécologue, je reviens tout de suite ».
Je l’ai appelée, elle était occupée avec une autre patiente pour une consultation. Je lui ai expliqué, je lui ai dit que c’était urgent.
En l’attendant, je suis retournée auprès d’eux, ils pleuraient, en silence… J’ai posé ma main sur son bras, je lui expliqué qu’il fallait que je la perfuse et que je lui fasse un bilan en urgence, parce que ça pouvait être dangereux pour elle. Il allait sans doute falloir sortir ce bébé rapidement. Et puis avec beaucoup de douceur, comme si j’avais peur de la blesser encore plus, je lui ai demandé si je pouvais l’examiner, pour savoir si son col était ouvert…
La gynéco est arrivée, elle a fait une échographie et confirmé mon diagnostic.
Elle a décidé de passer la patiente en salle de naissance pour lui poser une péridurale, mais lui a expliqué que si le travail ne se faisait pas rapidement, nous serions obligées de lui faire une césarienne.
Je les ai emmenés en salle de naissance, salle de naissance…
Je l’ai installée, j’ai posé le capteur des contractions sur son ventre, j’ai pris sa tension, et puis j’ai appelé l’anesthésiste. Monsieur est sorti. Elle s’est assise, je me suis mise devant elle, je l’ai tenue dans mes bras, je lui parlais tout bas, pour la rassurer, pendant que l’anesthésiste posait la péridurale.
Elle était soulagée, physiquement. Mais la douleur psychique n’en était que pire finalement.
A peine une heure après, j’ai rappelé la gynécologue, le col ne s’ouvrait pas, elle saignait, j’étais inquiète. Elle m’a demandé de la faire descendre au bloc opératoire, pour une césarienne.
J’ai expliqué à la dame qu’il fallait faire une césarienne, en urgence, pour sa vie à elle.
Je suis descendue avec elle pour récupérer le petit corps sans vie de leur enfant.
Quand il est « né », je l’ai pris dans mes bras, je l’ai emmené dans une autre pièce, pour l’examiner, le sécher. Je lui ai parlé, parce que je le fais toujours, je lui ai dit son prénom, je lui ai dit qu’il était beau.
C’est vrai il était si beau, j’avais envie qu’il se mette à pleurer, qu’il ouvre les yeux, il allait forcément se mettre à pleurer…
D’habitude, pour les césariennes, il y a toujours du monde autour de moi, une infirmière qui s’arrête regarder le bébé, un anesthésiste qui me demande comment il va, une aide soignante qui me demande son prénom.
Mais là j’étais seule, seule avec ce petit bonhomme qui ne respirait pas.
Je suis retournée en maternité, pour l’habiller et le prendre en photo, une collègue sage-femme est venue m’aider, me soutenir.
Quand la césarienne a été finie, une fois qu’elle était en salle de réveil, on a accompagné son mari auprès d’elle. Ils voulaient voir leur enfant. J’y suis allée. Je leur ai mis leur enfant dans les bras. Ils voulaient être un peu seuls avec lui, alors j’ai attendu derrière la porte. Ils avaient besoin de mémoriser son visage, de se créer des souvenirs.
Je leur ai expliqué qu’ils n’auraient rien pu faire, qu’on ne pouvait pas prévoir ce qui était arrivé, et non, si elle était venue plus tôt ça n’aurait rien changé. Je voulais qu’ils arrêtent de culpabiliser, de s’en vouloir, parce que ça n’était la faute de personne.
Quand elle est retournée dans sa chambre, ils m’ont demandé d’expliquer à leurs parents. J’avais déjà expliqué à cette grand-mère qu’elle ne connaitrait pas son petit fils, mais tant qu’il n’était pas né elle espérait encore. Je comprends, moi aussi j’aurais voulu m’être trompée.
Le lendemain, ils m’ont dit qu’ils aimeraient que j’assiste aux funérailles.
C’était la semaine suivante, mais je travaillais, je ne pouvais pas aller à l’enterrement, alors je suis descendue à la chapelle de l’hôpital, assister à la mise en bière.
Je n’avais jamais rien vécu d’aussi difficile.
J’ai croisé leurs regards, j’ai posé ma main sur leurs épaules, je n’ai pas trouvé de mots.
Et ils m’ont remerciée… Merci pourquoi? J’aurais tant voulu faire plus…
C’était il y a un peu plus d’un an, je pense toujours à eux, à lui, à ce petit bonhomme dont j’ai partagé les quelques instants sur terre...